Les bibliothèques religieuses face à l’État soviétique : le cas de l’Académie théologique de Moscou

Entretien avec Olga Sinuk, chargée de cours à la faculté de chants sacrés, ancienne directrice adjointe de la bibliothèque

La trajectoire des institutions religieuses en Union soviétique ne se résume ni à une disparition brutale, ni à une simple survivance clandestine. Elle s’inscrit plutôt dans une histoire complexe faite de confiscations, de réappropriations et de recompositions. La bibliothèque de l’Académie théologique de Moscou en constitue un observatoire privilégié. Fondée au début du XIXe siècle pour assurer la formation du clergé orthodoxe, l’Académie a subi de plein fouet l’antireligiosité du gouvernement bolchévique. Fermée entre 1919 et 1946, cette institution a vu ses collections dispersées, partiellement sauvegardées, puis lentement reconstituées. L’entretien avec Olga Sinuk, ancienne directrice adjointe de la bibliothèque, éclaire ces dynamiques à la croisée du politique, du patrimonial et du religieux.

Une confiscation organisée, mais non destructrice

À la suite de la fermeture de l’Académie en 1919, les collections manuscrites et archivistiques ne furent pas détruites, contrairement à une idée largement répandue, mais redistribuées au sein des institutions étatiques. Une grande partie fut transférée à la Bibliothèque d’État de Russie, tandis que d’autres fonds rejoignaient les Archives historiques centrales de Moscou. Ce processus témoigne d’une politique soviétique ambivalente : si l’idéologie officielle était résolument antireligieuse, les autorités reconnaissaient néanmoins la valeur scientifique et patrimoniale de certains fonds. La destruction pure et simple laissa place à une logique de captation et de contrôle. Plus frappant encore est le témoignage selon lequel les collections furent évacuées en urgence en seulement trois jours afin d’échapper à leur destruction matérielle « car on comptait [les] utiliser pour fabriquer du carton. » Paradoxalement, ce geste permit leur sauvegarde, même si leur état de conservation fut loin d’être optimal.

Une dispersion durable des collections

La dispersion des ouvrages fut massive : environ un demi-million de volumes quittèrent la bibliothèque. Une partie fut entreposée dans des conditions précaires, notamment dans l’église Saint-Clément-de-Rome à Moscou. Les fonds qui furent transférés à la Bibliothèque d’État de Russie connurent un sort encore moins encourageant : comme le souligne Olga Sinuk, des membres du personnel ont affirmé que jusqu’à la fin des années 1990, « certains de nos ouvrages gisaient encore, non emballés, dans les sous-sols et les couloirs de la bibliothèque. »

Ce morcellement eut des effets durables. Des décennies plus tard, des particuliers restituaient encore des ouvrages identifiés grâce à leurs cachets d’origine. Olga Sinuk précise : « Des gens m’apportaient personnellement des livres portant nos tampons, expliquant qu’un grand-père ou un oncle était décédé : “Nous avons trié leur bibliothèque et avons trouvé des livres portant vos cachets d’avant la révolution, nous vous les restituons.” »

Rayonnages de la bibliothèque – Nadezhda Petukhova

Reconstruction et numérisation : une nouvelle phase patrimoniale

La réouverture de l’Académie en 1946, au sein de la Laure de la Trinité-Saint-Serge, marqua le début d’un lent processus de reconstruction. Sur ce point, O. Sinuk précise : « Konstantin Mikhaïlovitch Popov, le dernier bibliothécaire de l’Académie avant la révolution, avait tout conservé, ficelé. Tout a été rendu dans le même état, désormais poussiéreux et sale. Nous remettons progressivement cette collection en service, à mesure qu’un volume important nous a été confié. »

La bibliothèque fut en grande partie reconstituée grâce à des dons, notamment ceux d’usagers venus déposer leurs ouvrages afin de les préserver. Cependant, comme le déplore O. Sinuk, en dehors des « documents excédentaires destinés à la Bibliothèque d’État de Russie […] personne n’a restitué les exemplaires rares […] Il est clair qu’il n’y a pas de pièces rares et que personne ne nous restituera les manuscrits. »

Depuis les années 1990, une nouvelle étape a été franchie avec la numérisation des fonds conservés dans les institutions publiques. En collaboration avec les archives et la Bibliothèque d’État, un travail d’inventaire et de catalogage a permis de rendre accessibles de nombreux documents en ligne.

Cette stratégie numérique constitue aujourd’hui une forme de restitution indirecte : si les originaux demeurent dispersés, leur contenu redevient consultable par la communauté scientifique.

« Nous sommes heureux, ajoute O. Sinuk, que notre collection comprenne quelques documents de la bibliothèque antérieurs à la révolution. Nous n’avons pas réalisé d’analyse précise du nombre de ces documents. En réalité, la bibliothèque de l’Académie théologique de Moscou fait l’objet d’une importante restructuration depuis 2010. Plusieurs de nos projets de recherche commencent seulement à reprendre. Cela demeure un sujet important pour la recherche universitaire. »

Bibliothèque de l’Académie théologique – Nadezhda Petukhova

Le pillage du patrimoine sacré : entre idéologie et opportunisme

Avec son déménagement au sein du monastère de la Laure, l’histoire de l’Académie théologique souligne une autre facette du régime soviétique : celle du sort réservé aux objets liturgiques. Comme ce fut le cas pour les fonds de la bibliothèque, si certains éléments mobiliers de la Laure furent conservés, une grande partie du patrimoine fut « vendue ou pillée. »

Des témoignages évoquent des ventes orchestrées par des « responsables de musées nommés par le pouvoir soviétique », touchant notamment les objets de valeur — icônes précieuses, calices ou ornements liturgiques. « Cela a même touché des pierres tombales en marbre rose » ajoute O. Sinuk.

Ces pratiques relèvent moins d’une politique idéologique cohérente que d’un opportunisme économique dans un contexte de désorganisation institutionnelle. Parallèlement, certains acteurs tentèrent de préserver une partie de ce patrimoine, à l’image de cercles intellectuels proches du théologien Pavel Florensky, notamment mentionné dans les recherches menées par Tatiana Smirnova sur l’histoire locale de la ville de Serguiev Possad.

Une tradition vivante : le chant znamenny

Même si la plupart des fonds anciens ont disparu, la bibliothèque est malgré tout parvenue à récupérer (ou retrouver) des manuscrits porteurs de chants znamenny, longtemps interdits par la propagande soviétique mais aujourd’hui activement utilisés. Cette vitalité montre que la transmission religieuse ne s’est pas limitée à la conservation passive des archives, mais qu’elle s’inscrit dans une pratique vivante, renouvelée par les générations contemporaines.

Conclusion

L’histoire de la bibliothèque de l’Académie théologique de Moscou illustre la complexité du rapport entre pouvoir soviétique et religion. Loin d’une destruction totale, on observe une combinaison de confiscation, de dispersion, de réutilisation et, plus tard, de restitution partielle.

Ce cas met en lumière une tension fondamentale : le pouvoir soviétique a cherché à marginaliser le religieux tout en intégrant ses productions dans un système étatique de conservation du savoir. Aujourd’hui, grâce aux efforts conjoints de restauration, de numérisation et de recherche, ce patrimoine connaît une nouvelle forme d’existence — à la fois fragmentée et accessible.

Propos recueillis et traduits par Nadezhda Petukhova, maîtresse de conférences au département de philologie de l’Académie théologique de Moscou, doctorante à l’Institut Saint-Serge de Paris.